- Channel : VIP Crossing - 01/06/2026
Nyamakop : le studio sud-africain qui veut changer la place de l’Afrique dans le jeu vidéo
Un studio africain qui refuse de rester dans l’ombre
Nyamakop est l’un des studios africains les plus intéressants de ces dernières années. Basé à Johannesburg, en Afrique du Sud, le studio s’est fait connaître avec Semblance, un jeu de plateforme original sorti en 2018, avant de revenir avec Relooted, un projet beaucoup plus ambitieux, à la fois jeu de casse, œuvre afrofuturiste et réflexion sur la restitution des biens culturels africains.
Dans une industrie du jeu vidéo encore largement dominée par les grands marchés nord-américains, européens et asiatiques, Nyamakop occupe une place particulière. Le studio ne cherche pas seulement à produire des jeux “venus d’Afrique”. Il cherche à créer des œuvres capables de parler au monde tout en assumant un point de vue africain.
Cette ambition donne à Nyamakop une importance qui dépasse la simple actualité vidéoludique. Le studio représente une nouvelle génération de créateurs africains qui ne veulent plus être spectateurs de l’industrie mondiale du jeu vidéo, mais acteurs de ses récits, de ses imaginaires et de ses débats.

Les débuts de Nyamakop avec Semblance
Nyamakop a été cofondé par Ben Myres et Cukia “Sugar” Kimani, deux créateurs liés à l’Université du Witwatersrand, à Johannesburg. Leur premier projet majeur, Semblance, est né d’un prototype universitaire avant de devenir un jeu commercial. Le concept était simple dans son idée, mais original dans son exécution : proposer un jeu de plateforme où le décor lui-même peut être déformé.
Semblance est souvent présenté comme “le premier vrai plat-former”, un jeu dans lequel les plateformes ne sont pas seulement des éléments fixes, mais des objets que le joueur peut modeler pour résoudre les énigmes. Cette approche a permis à Nyamakop de se distinguer rapidement sur la scène indépendante.
Sorti en 2018 sur PC, Mac et Nintendo Switch, Semblance a marqué une étape importante pour le jeu vidéo africain. Le titre a notamment été présenté comme l’un des premiers jeux africains, et plus précisément sud-africains, à sortir sur une console Nintendo. Ce symbole a beaucoup compté, car il montrait qu’un studio africain pouvait atteindre une plateforme internationale majeure avec une œuvre originale.
Relooted, un projet beaucoup plus ambitieux
Après Semblance, Nyamakop aurait pu rester dans une voie plus classique : produire un nouveau jeu indépendant original, mais limité dans son ambition. Le studio a choisi une direction plus risquée avec Relooted.
Relooted est un jeu d’action, de plateforme et de casse dans lequel le joueur doit récupérer des artefacts africains conservés dans des musées ou collections occidentales. L’histoire se déroule dans un futur proche ou lointain, dans un contexte où la restitution des biens culturels africains n’a pas réellement abouti. Face aux lenteurs diplomatiques et aux blocages institutionnels, une équipe décide d’agir directement.
Le cœur du jeu repose sur une idée forte : il ne s’agit pas de voler des œuvres d’art, mais de récupérer des biens qui ont été pris sur le continent africain dans des contextes coloniaux, militaires ou profondément déséquilibrés. Relooted transforme donc le casse en mission de justice culturelle.
Cette idée donne au jeu une identité très forte. Le joueur ne participe pas à un braquage classique. Il prend part à une fiction politique et culturelle qui pose une question simple : peut-on vraiment parler de vol lorsqu’il s’agit de reprendre ce qui a déjà été volé ?
Une motivation liée à la mémoire et à la restitution
La motivation de Nyamakop avec Relooted ne semble pas être uniquement de créer un jeu spectaculaire. Le projet cherche aussi à rendre visible un sujet encore trop peu traité dans le jeu vidéo : la restitution du patrimoine africain.
De nombreux objets africains sont aujourd’hui conservés dans des musées occidentaux ou des collections privées. Certains ont été saisis pendant des campagnes militaires, d’autres acquis dans des conditions contestées, d’autres encore déplacés dans un contexte colonial. Pour les pays et communautés d’origine, la restitution peut devenir un combat long, complexe et épuisant.
Relooted traduit cette frustration dans une forme populaire et accessible. Plutôt que de proposer un documentaire ou un rapport historique, Nyamakop utilise le langage du jeu vidéo : infiltration, planification, mouvement, tension, fuite et victoire. Le joueur comprend le sujet par l’action.
C’est là que le projet devient important. Relooted permet à un public qui ne connaît pas forcément les débats sur la restitution de découvrir ce sujet par l’expérience. Le jeu vidéo devient alors un outil de sensibilisation, mais sans abandonner le plaisir de jeu.
Des artefacts réels au centre du jeu
L’un des éléments les plus marquants de Relooted est l’utilisation d’artefacts inspirés d’objets réels. Le jeu met en avant 70 objets africains ayant une importance historique, culturelle ou spirituelle. Ces objets ne sont pas de simples trésors de décor. Ils représentent des mémoires, des peuples, des blessures et des identités.
Cette dimension donne au jeu une valeur pédagogique. Chaque mission devient une manière de découvrir un fragment d’histoire. Le joueur n’est pas seulement récompensé par la progression dans le jeu, mais aussi par la connaissance d’un patrimoine souvent absent des grands récits vidéoludiques.
Relooted ne se contente donc pas d’emprunter l’esthétique africaine. Il inscrit son propos dans une réalité historique. C’est ce qui distingue le jeu de nombreuses productions qui utilisent des références culturelles uniquement comme décor.
Une équipe panafricaine derrière le projet
Relooted est aussi intéressant par la composition de son équipe et par son ambition panafricaine. Le jeu ne cherche pas à proposer une vision unique ou simplifiée de l’Afrique. Il met en scène des personnages venus de différents pays africains, avec des profils variés, des compétences différentes et des parcours personnels.
La presse internationale a également souligné l’implication de voix et de talents issus de plusieurs pays africains. Cette démarche est importante, car elle permet d’éviter une représentation uniforme du continent. L’Afrique n’est pas un bloc. C’est un ensemble de cultures, de langues, d’histoires et d’identités.
Nyamakop semble vouloir traduire cette diversité dans le jeu. Les membres de l’équipe fictive ne sont pas des héros abstraits. Ce sont des personnages ancrés dans un imaginaire africain contemporain, futuriste et collectif.
Du côté de la production, plusieurs noms apparaissent autour du projet, dont Ben Myres à la direction créative, Sithe Ncube à la production et Mohale Mashigo à la narration. Cette combinaison entre game design, production, narration et recherche historique contribue à donner à Relooted une identité plus dense qu’un simple jeu de plateforme.
Des chiffres qui appellent à la nuance
Sur le plan des chiffres, il faut être précis et prudent. Nyamakop bénéficie d’une forte reconnaissance médiatique et culturelle, mais Relooted ne peut pas être présenté aujourd’hui comme un immense succès commercial sur Steam.
Selon les données publiques disponibles sur SteamDB, Relooted a atteint un pic d’environ 57 joueurs simultanés sur Steam au moment de son lancement. Le jeu affiche toutefois une réception positive du côté des avis utilisateurs, avec une majorité d’évaluations favorables. D’autres plateformes d’estimation indiquent aussi un volume de ventes modeste sur Steam, autour de quelques milliers d’unités, mais ces estimations doivent être prises avec prudence, car elles ne couvrent pas forcément toutes les plateformes et ne correspondent pas à des chiffres officiels.
Ce point est important : Relooted semble être davantage un succès d’estime, de presse et de débat qu’un succès massif en nombre de joueurs. Cela ne retire rien à son importance. Certains jeux marquent l’histoire non par leurs ventes immédiates, mais par les questions qu’ils posent, les portes qu’ils ouvrent et la visibilité qu’ils donnent à des sujets absents du grand public.
Dans le cas de Relooted, le sujet de la restitution, l’angle afrofuturiste et la place donnée aux artefacts africains ont permis au jeu de dépasser son audience strictement commerciale. Il est devenu un objet de discussion culturelle.
Semblance et Relooted : deux projets, deux ambitions
Semblance et Relooted montrent deux facettes de Nyamakop. Avec Semblance, le studio prouvait qu’il pouvait concevoir un jeu indépendant original, fondé sur une mécanique simple mais inventive. Avec Relooted, il montre qu’il peut porter un projet plus politique, plus narratif et plus ambitieux culturellement.
Le passage de Semblance à Relooted raconte aussi l’évolution du studio. Nyamakop ne veut pas seulement être reconnu comme un studio capable de faire un bon jeu. Il veut aussi montrer que le jeu vidéo africain peut produire des œuvres à la fois divertissantes, intelligentes et porteuses d’un point de vue.
Cette différence est essentielle. Un studio peut exister en reproduisant les codes dominants du marché. Nyamakop semble plutôt vouloir les déplacer. Ses jeux ne cherchent pas à imiter les grandes productions occidentales. Ils cherchent à proposer une autre manière de raconter, de jouer et de représenter le monde.
Les défis d’un studio africain dans une industrie mondiale
Le parcours de Nyamakop montre aussi les difficultés rencontrées par les studios africains. Créer un jeu depuis l’Afrique du Sud ou depuis un autre pays africain ne signifie pas seulement faire face aux défis habituels du développement indépendant. Il faut aussi composer avec un marché local plus limité, un accès plus difficile aux financements internationaux, une visibilité médiatique inégale et une industrie mondiale encore très centrée sur quelques grands territoires.
Les fondateurs de Nyamakop ont souvent évoqué les défis liés au fait de développer des jeux depuis l’Afrique : construire une équipe, apprendre les réalités commerciales du secteur, se faire connaître à l’international, rencontrer la presse, accéder aux plateformes et convaincre des partenaires.
Cette réalité rend le parcours du studio encore plus significatif. Le simple fait de voir un jeu comme Relooted exister sur PC, Xbox, Steam ou Epic Games Store montre qu’une nouvelle génération de studios africains est capable d’entrer dans la conversation mondiale.
Pourquoi Nyamakop compte pour l’avenir du jeu vidéo africain
Nyamakop compte parce que le studio ne se contente pas de revendiquer une origine africaine. Il transforme cette origine en force créative. Ses projets montrent que les jeux africains peuvent être originaux dans leur gameplay, ambitieux dans leur narration et puissants dans leur portée culturelle.
Relooted est peut-être imparfait, et ses chiffres de joueurs peuvent sembler modestes. Mais son existence même est importante. Le jeu montre qu’un studio africain peut prendre un sujet historique complexe, le transformer en expérience interactive et attirer l’attention d’une presse internationale.
Dans une industrie où beaucoup de jeux se ressemblent, Nyamakop propose une voix différente. Le studio rappelle que le jeu vidéo peut aussi être un espace de mémoire, de réparation symbolique et de représentation.
Un studio à suivre de près
Nyamakop n’est pas encore un géant du jeu vidéo. Ce n’est pas un studio comparable aux grands acteurs mondiaux en termes de budget, de marketing ou de ventes. Mais son importance se situe ailleurs. Il fait partie de ces studios qui déplacent les lignes.
Avec Semblance, Nyamakop a montré qu’un studio sud-africain pouvait créer une œuvre originale et accéder à une plateforme internationale comme la Nintendo Switch. Avec Relooted, il a montré qu’un jeu africain pouvait traiter un sujet historique majeur sans renoncer à l’action, au style et au plaisir de jeu.
L’avenir dira si Nyamakop parvient à transformer cette reconnaissance culturelle en succès commercial plus large. Mais une chose est déjà claire : le studio a ouvert une voie. Il a prouvé que l’Afrique pouvait produire des jeux qui ne demandent pas seulement à être joués, mais aussi à être discutés.
Nyamakop incarne ainsi une ambition essentielle pour le jeu vidéo africain : raconter ses propres histoires, avec ses propres références, ses propres questions et ses propres imaginaires.










