- Channel : VIP Crossing - 31/10/2026
Une plaisanterie à propos d’un montage Internet qui finit par provoquer une crise internationale
Kylian Mbappé n’a jamais été aussi proche du Ballon d’Or. Le 26 octobre 2026, à Londres, Harry Kane remporte le trophée avec 1 055 points contre 1 027 au Français. Vingt-huit petits points séparent les deux hommes, soit l’écart le plus faible de cette édition et le meilleur classement de la carrière de Mbappé. Pour la première fois, le capitaine des Bleus semblait réellement toucher du doigt la récompense individuelle qu’il poursuit depuis plusieurs années. Mais à peine la cérémonie terminée, le football passe presque au second plan. Une ancienne vidéo de Mbappé ressurgit en Chine et déclenche en quelques heures une crise commerciale, médiatique et diplomatique d’une ampleur inattendue. La chronologie interpelle : la séquence avait été tournée plusieurs mois auparavant, en mars, mais elle refait surface en Chine précisément le 26 octobre, le jour de la remise du Ballon d’Or.
Ce seul calendrier ne prouve évidemment aucune opération organisée. Mais il suffit à poser une question légitime : pourquoi une vidéo ancienne devient-elle soudainement virale au moment où l’image internationale de Mbappé atteint l’un de ses points culminants ?
Une plaisanterie sur un mème transformée en crise internationale
Dans l’extrait concerné, issu de l’émission The Bridge, Mbappé est interrogé sur les nombreux montages circulant sur Internet à son sujet. Depuis plusieurs années, des internautes détournent son image en le représentant sous les traits de différents dirigeants autoritaires afin de caricaturer l’influence supposée qu’il exercerait dans ses clubs. Lorsqu’on lui demande quel montage l’a le plus amusé, l’attaquant explique avoir beaucoup ri devant une vidéo utilisant son visage sur celui de ce qu’il décrit approximativement comme « un dictateur chinois ». Le montage fait alors apparaître Mao Zedong. La séquence se veut légère. Elle devient pourtant explosive lorsqu’elle arrive sur les réseaux chinois.
Le contexte chinois change totalement la portée de cette plaisanterie. Mao Zedong demeure une figure historique extrêmement protégée en Chine. Sa représentation, sa critique et plus encore sa dérision constituent des sujets hautement sensibles. Là où un spectateur européen peut voir un détournement humoristique, une partie de l’opinion chinoise y voit une attaque contre un symbole national. La réaction est immédiate. Mbappé présente ses excuses et reconnaît des propos maladroits. Le Real Madrid présente ensuite ses propres excuses à la Chine, tout comme la Liga. Pékin indique prendre « au sérieux » les regrets du joueur. Mais à ce moment-là, les conséquences commerciales ont déjà commencé.
Sponsors supprimés, images retirées et matchs privés de télévision
Trois entreprises chinoises, Dongpeng, Mengniu et Milkground, annoncent mettre fin à leur collaboration avec le Français. Selon plusieurs médias spécialisés cités par Le Monde, certains de ces partenariats représentaient environ 50 millions de yuans, soit près de 6,7 millions d’euros. Des contenus utilisant son image disparaissent également de campagnes commerciales et de plusieurs plateformes chinoises. Le problème dépasse rapidement le joueur lui-même. China Media Group, qui contrôle notamment la télévision publique CCTV, suspend la diffusion de rencontres du championnat espagnol. Les informations publiées en Chine évoquent plus précisément les matchs impliquant Mbappé, tandis que son image est retirée de différentes publicités. Le prochain match du Real Madrid est notamment touché par cette décision.
Pour le Real Madrid, l’enjeu est considérable. La Chine représente l’un de ses marchés internationaux majeurs, avec environ 97 millions de supporters selon les données Nielsen citées par le club. Une simple phrase prononcée plusieurs mois auparavant finit donc par toucher Mbappé, ses sponsors, le Real Madrid et l’ensemble de la Liga.
Le détail qui interroge : pourquoi ressortir cette vidéo le jour du Ballon d’Or ?
C’est ici que la chronologie mérite d’être observée avec attention. L’interview n’était pas nouvelle. Pourtant, le média chinois Dongqiudi repère et diffuse la séquence le lundi 26 octobre, précisément le jour où le Ballon d’Or doit être attribué. Quelques heures plus tard, Mbappé apprend qu’il a terminé deuxième derrière Harry Kane. Le vote est extrêmement serré : seulement 28 points d’écart sur plus de 1 000 points obtenus par chacun des deux premiers.
On pourrait imaginer qu’une personne souhaitant fragiliser Mbappé ait choisi ce moment parce qu’une victoire au Ballon d’Or aurait offert au Français une exposition mondiale considérable. Mais aucune preuve disponible ne permet aujourd’hui d’affirmer que la diffusion de la vidéo a été organisée dans cet objectif. L’ironie est même spectaculaire : Mbappé ne remporte finalement pas le Ballon d’Or. La polémique ne vient donc pas gâcher son sacre puisqu’il n’y en a pas eu. Elle réussit en revanche à déplacer une partie de l’attention médiatique vers celui qui vient de perdre, alors que Harry Kane vient de connaître le plus grand succès individuel de sa carrière. Le lendemain de la cérémonie, certains articles consacrés au résultat du Ballon d’Or associent déjà directement la deuxième place du Français à la perte de ses contrats chinois. Le récit médiatique glisse ainsi très rapidement de « Kane remporte le Ballon d’Or » à « Mbappé perd le Ballon d’Or et entre dans une crise internationale ».
Ce n’est pas la première campagne étrange autour de Mbappé
Cette séquence rappelle une autre affaire étudiée récemment par VIP Crossing. Dans notre article consacré à la campagne « Fuera Mbappé », une pétition prétendant réclamer le départ du Français du Real Madrid avait connu une propagation spectaculaire sur les réseaux sociaux espagnols. Des captures d’écran évoquaient jusqu’à plusieurs dizaines de millions de signatures. Mais la plateforme utilisée ne disposait pas des contrôles habituels permettant d’empêcher une même personne de voter plusieurs fois. Il suffisait potentiellement d’effacer certains cookies pour recommencer. VIP Crossing s’était alors demandé si ce prétendu mouvement populaire n’avait pas été artificiellement amplifié.
L’article soulignait également la facilité nouvelle avec laquelle des outils numériques ou des systèmes automatisés peuvent créer une impression massive de rejet autour d’une personnalité. Là encore, cela ne démontrait pas l’existence d’un commanditaire ou d’un complot organisé. Mais cela montrait une réalité : la réputation d’un sportif mondial peut désormais être attaquée à très grande vitesse avec des moyens techniques relativement simples. Il serait donc imprudent d’affirmer que la pétition espagnole et la polémique chinoise appartiennent à une même opération. Aucun élément public ne permet de relier les deux. Mais leur succession montre que Mbappé est devenu une cible particulièrement rentable pour les campagnes virales.
À qui pourrait profiter un Mbappé affaibli ?
C’est la question la plus sensible. Chercher à savoir à qui profite une situation est légitime. Accuser quelqu’un de l’avoir provoquée sans preuve ne l’est pas. Le premier bénéficiaire est évidemment l’économie médiatique elle-même. Mbappé provoque énormément de réactions. Ses performances, ses déclarations, ses relations avec ses coéquipiers et même ses déplacements personnels deviennent des sujets à très forte audience. Une polémique Mbappé attire mécaniquement les clics, les commentaires et les débats. Cela explique l’intensité de la couverture sans qu’il soit nécessaire d’imaginer une coordination entre journalistes. Une partie de la presse française entretient par ailleurs avec lui une relation parfois critique. Sa campagne de communication autour du Ballon d’Or a notamment été jugée excessive par plusieurs observateurs et anciens joueurs, Jean-Pierre Papin estimant par exemple que son autopromotion était devenue « too much ». Mais critiquer Mbappé ou profiter médiatiquement d’une polémique ne signifie pas avoir organisé sa diffusion.
Le Paris Saint-Germain pourrait également être cité parmi les acteurs ayant eu un conflit important avec son ancien attaquant. Son départ pour le Real Madrid a laissé derrière lui un lourd contentieux financier. En décembre 2025, la justice française a condamné le PSG à lui verser environ 60 millions d’euros de salaires et primes impayés. Les relations ont donc été extrêmement tendues. Pour autant, aucune information sérieuse ne relie aujourd’hui le club parisien à la diffusion de cette vidéo en Chine.
Le terrain politique mérite lui aussi d’être évoqué avec prudence. Mbappé a déjà pris publiquement position contre le Rassemblement national — ancien Front national — lors des élections législatives de 2024, appelant les électeurs à empêcher l’extrême droite d’accéder au pouvoir. Cela en fait nécessairement une personnalité peu appréciée de certains responsables ou électeurs de ce camp. Mais là encore, aucun élément ne permet d’établir un lien entre le RN et la crise chinoise.
Quant aux anciennes tensions institutionnelles du football français, elles existent également. Mbappé s’était notamment opposé publiquement à Noël Le Graët sur le racisme, les droits à l’image et la manière dont l’ancien dirigeant de la Fédération avait parlé de Zinédine Zidane. Là encore, aucune donnée publique ne permet de le rattacher aux événements actuels.
On peut donc identifier plusieurs personnes, institutions ou courants qui n’ont pas toujours entretenu de bonnes relations avec Mbappé. Ce que l’on ne peut pas faire, en l’état actuel des informations, c’est transformer ces intérêts divergents en preuve d’une opération concertée.
Un joueur souvent présent pour défendre les autres… mais beaucoup plus seul aujourd’hui
La situation est d’autant plus frappante que Mbappé n’a jamais hésité à prendre position lorsque d’autres étaient visés. Il s’est exprimé contre le racisme, a défendu Vinícius Júnior, a appelé à la tolérance et s’est engagé dans le débat public français. Reuters rappelle également ses interventions contre les extrêmes et plusieurs de ses prises de position sociales. Lorsqu’il est lui-même au centre de cette crise, les soutiens sont beaucoup moins nombreux que les critiques. Il serait toutefois faux d’affirmer qu’il n’en reçoit aucun. Philippe Diallo, président de la Fédération française de football, a estimé que la polémique avait pris une ampleur excessive et demandé qu’on laisse désormais le capitaine des Bleus poursuivre sa saison.
Marine Tondelier a également pris publiquement sa défense en rappelant que qualifier Mao de dictateur correspond, selon elle, à une réalité historique et non à une insulte gratuite. François Ruffin a de son côté dénoncé la pression économique exercée sur un joueur contraint de revenir sur ses propos. Dans le monde du football, les prises de parole publiques restent pour l’instant beaucoup plus discrètes. Il est difficile de ne pas remarquer le contraste entre l’immense exposition du joueur et le peu de voix issues du vestiaire ou des grandes institutions venues publiquement prendre sa défense dans cette affaire précise.
Une crise qui pourrait finalement renforcer Mbappé
À court terme, les conséquences sont incontestablement lourdes. Des contrats ont disparu, son image a été retirée de campagnes chinoises et la diffusion de rencontres du Real Madrid a été perturbée. Sa réputation en Chine pourrait mettre beaucoup de temps à se reconstruire. Mais l’histoire des grandes personnalités publiques montre également qu’une crise peut parfois renforcer une influence lorsqu’elle dépasse le simple cadre sportif. Mbappé n’est plus seulement observé comme un attaquant du Real Madrid. Il devient un personnage situé au croisement du football, de la politique, des réseaux sociaux, de l’économie mondiale et désormais même de la diplomatie. Paradoxalement, plus ceux qui le critiquent cherchent à réduire son influence, plus ils démontrent l’ampleur de celle-ci. Il aura suffi de quelques mots prononcés devant une caméra pour que des multinationales rompent des contrats, qu’une télévision publique modifie sa programmation, qu’un ministère chinois réagisse, que le Real Madrid présente des excuses et que des responsables politiques français prennent position. Peu de footballeurs possèdent aujourd’hui une telle capacité à provoquer des réactions à l’échelle mondiale. Mbappé a perdu le Ballon d’Or 2026 pour seulement 28 points. Il a également perdu plusieurs contrats en Chine. Mais cette semaine mouvementée rappelle surtout une autre réalité : il est devenu bien plus qu’un joueur de football.
La question n’est donc peut-être plus seulement de savoir qui cherche à affaiblir Kylian Mbappé. La véritable question est de comprendre pourquoi autant d’acteurs ont désormais intérêt à parler de lui — pour le défendre, l’attaquer ou simplement profiter de la puissance médiatique que son nom génère. Et si cette crise finit par être maîtrisée, le Français pourrait en sortir avec une influence encore plus importante qu’auparavant. Non parce que la polémique disparaîtra, mais parce qu’elle aura démontré jusqu’où son image est capable de peser bien au-delà d’un terrain de football.





















