- Channel : VIP Crossing - 14/07/2026
Macky Sall tente de reporter la présidentielle et plonge le Sénégal dans une crise institutionnelle
Le 3 février 2024, à seulement trois semaines de l’élection présidentielle, le président sénégalais Macky Sall annonce le report du scrutin initialement programmé pour le 25 février. Cette décision inattendue provoque une crise politique et institutionnelle majeure dans un pays longtemps présenté comme l’un des modèles de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest. Dans une allocution adressée à la nation, Macky Sall annonce l’abrogation du décret convoquant le corps électoral. Il justifie cette décision par les tensions entourant la validation des candidatures et par les accusations visant certains membres du Conseil constitutionnel. L’annonce interrompt brutalement le processus électoral, alors que la campagne officielle devait commencer le lendemain. Pour l’opposition, plusieurs organisations de la société civile et une partie importante de la population, ce report constitue une tentative de prolonger le mandat présidentiel au-delà de son terme constitutionnel.
Une élection prévue pour le 25 février 2024
L’élection présidentielle devait permettre de choisir le successeur de Macky Sall, arrivé au pouvoir en 2012 et réélu en 2019. Après une longue période d’incertitude, le chef de l’État avait annoncé en juillet 2023 qu’il ne briguerait pas un troisième mandat. Cette annonce avait temporairement apaisé les tensions provoquées par le débat sur la possibilité d’une nouvelle candidature. Le scrutin du 25 février devait donc organiser la première succession présidentielle sans participation du chef de l’État sortant depuis plusieurs années. Vingt candidats sont retenus par le Conseil constitutionnel. Parmi eux figurent Amadou Ba, ancien Premier ministre et candidat de la coalition présidentielle, Bassirou Diomaye Faye, représentant du mouvement politique d’Ousmane Sonko, ainsi que plusieurs anciens ministres et responsables de l’opposition.
La validation des candidatures provoque cependant une vive contestation. Ousmane Sonko, principal opposant au pouvoir et figure très populaire auprès de la jeunesse, ne peut pas participer à l’élection en raison de ses condamnations judiciaires et de sa radiation des listes électorales. Le Conseil constitutionnel rejette également la candidature de Karim Wade, fils de l’ancien président Abdoulaye Wade. La juridiction estime qu’il possédait encore la nationalité française au moment du dépôt de son dossier, alors que la Constitution exige une nationalité exclusivement sénégalaise pour les candidats à la présidence. Le Parti démocratique sénégalais, formation de Karim Wade, conteste cette décision et accuse deux membres du Conseil constitutionnel de corruption et de conflits d’intérêts. Une commission d’enquête parlementaire est créée pour examiner ces accusations. Une autre candidate, Rose Wardini, est soupçonnée d’avoir conservé sa nationalité française malgré une déclaration sur l’honneur affirmant le contraire. Ces différentes affaires servent de justification au président Macky Sall pour interrompre le processus électoral.
Macky Sall annonce le report à la veille de la campagne
Le 3 février, quelques heures avant l’ouverture officielle de la campagne, Macky Sall annonce que l’élection ne pourra pas avoir lieu le 25 février. Il affirme vouloir éviter une crise susceptible de fragiliser davantage les institutions et annonce l’organisation d’un dialogue national. Le chef de l’État ne fixe pas immédiatement de nouvelle date. Cette absence de calendrier alimente les soupçons de l’opposition, qui accuse le pouvoir de chercher à gagner du temps ou à remplacer Amadou Ba par un autre candidat jugé plus capable de remporter l’élection. Plusieurs candidats annoncent qu’ils poursuivront leur campagne malgré la décision présidentielle. Des rassemblements sont organisés à Dakar et dans d’autres villes pour dénoncer ce que les manifestants considèrent comme une confiscation du processus démocratique.
L’Assemblée nationale reporte le scrutin au 15 décembre
Le 5 février, l’Assemblée nationale examine une proposition de loi destinée à reporter l’élection présidentielle. Les débats se déroulent dans une atmosphère extrêmement tendue. Des députés de l’opposition tentent d’empêcher le vote et occupent la tribune. Les forces de l’ordre interviennent à l’intérieur de l’Assemblée nationale et expulsent plusieurs parlementaires de l’hémicycle. En l’absence d’une grande partie des députés de l’opposition, la loi est adoptée. Elle fixe la nouvelle date de l’élection au 15 décembre 2024, soit près de dix mois après la date initialement prévue.
Le texte permet également à Macky Sall de rester en fonction jusqu’à l’installation de son successeur, alors que son mandat devait normalement prendre fin le 2 avril 2024. Pour ses opposants, cette prolongation constitue une violation directe du calendrier constitutionnel. La tentative de report provoque une onde de choc dans tout le pays. Plusieurs responsables politiques parlent d’un coup d’État constitutionnel ou institutionnel. Ils reprochent au président d’avoir interrompu un processus électoral déjà engagé sans disposer du pouvoir juridique nécessaire. Des organisations de la société civile, des syndicats, des universitaires et des personnalités religieuses expriment également leur inquiétude. Ils demandent le maintien de l’élection dans les délais constitutionnels et appellent les autorités à ne pas remettre en cause la stabilité du pays.
Le Sénégal n’avait jamais reporté une élection présidentielle depuis son indépendance. La décision de Macky Sall apparaît donc comme une rupture majeure avec les pratiques politiques qui avaient permis au pays de connaître plusieurs alternances pacifiques.
Des manifestations violemment réprimées
La contestation gagne rapidement les rues de Dakar, Saint-Louis, Ziguinchor et plusieurs autres villes. Des manifestants dressent des barricades, brûlent des pneus et affrontent les forces de sécurité, qui utilisent du gaz lacrymogène et d’autres moyens de dispersion. Au moins trois personnes perdent la vie pendant les manifestations des 9 et 10 février. Parmi les victimes figure un étudiant tué à Saint-Louis. Ces morts renforcent la colère contre le gouvernement et provoquent des appels à l’ouverture d’enquêtes indépendantes. Plusieurs responsables de l’opposition sont arrêtés ou brièvement interpellés. Une marche silencieuse prévue à Dakar est interdite par les autorités, qui invoquent des risques de troubles à l’ordre public. Dans ce climat de tension, le gouvernement suspend à plusieurs reprises l’accès à Internet sur les téléphones mobiles. Les autorités justifient cette mesure par la diffusion de messages jugés haineux et subversifs sur les réseaux sociaux. Les organisations de défense des droits humains critiquent ces restrictions. Elles considèrent qu’elles limitent la liberté d’expression, empêchent les citoyens de s’informer et rendent plus difficile la documentation des violences commises pendant les manifestations.
Une forte pression internationale
La crise provoque rapidement des réactions internationales. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest appelle les autorités sénégalaises à rétablir le calendrier électoral et à préserver l’ordre constitutionnel. L’Union africaine, l’Union européenne, les États-Unis, la France et les Nations unies expriment également leur préoccupation. Plusieurs partenaires du Sénégal redoutent que la crise ne fragilise l’une des dernières démocraties civiles stables d’une région touchée par plusieurs coups d’État militaires. Une mission de la CEDEAO se rend à Dakar afin de rencontrer le gouvernement et les responsables politiques. Les pressions se multiplient pour obtenir une nouvelle date d’élection compatible avec la fin du mandat de Macky Sall.
Saisi par des candidats et des députés de l’opposition, le Conseil constitutionnel rend une décision historique le 15 février 2024. Il annule le décret par lequel Macky Sall avait interrompu le processus électoral et juge contraire à la Constitution la loi reportant le scrutin au 15 décembre. Les juges considèrent que le mandat du président ne peut pas être prolongé librement par une loi adoptée par l’Assemblée nationale. Ils constatent toutefois que l’élection ne peut plus matériellement être organisée le 25 février et demandent aux autorités de la tenir dans les meilleurs délais. Cette décision constitue un revers majeur pour Macky Sall et sa majorité. Elle confirme le rôle du Conseil constitutionnel comme garant du calendrier électoral et empêche le report du scrutin jusqu’au mois de décembre.
Macky Sall accepte la décision, mais l’incertitude demeure
Le 16 février, Macky Sall annonce qu’il prend acte de la décision du Conseil constitutionnel. Il promet d’organiser l’élection dans les meilleurs délais, tout en maintenant son projet de dialogue avec les responsables politiques et les organisations de la société civile. La nouvelle date du scrutin reste toutefois incertaine pendant plusieurs semaines. Une partie de l’opposition craint que les consultations lancées par le président ne servent à retarder encore l’élection. Quinze candidats demandent que le vote se tienne avant le 2 avril, date officielle de la fin du mandat présidentiel. Ils refusent toute modification de la liste des candidats déjà validée par le Conseil constitutionnel.
Après plusieurs propositions contradictoires, le gouvernement annonce que l’élection aura lieu le 24 mars 2024. Le Conseil constitutionnel confirme cette date et impose ainsi l’organisation du scrutin avant la fin officielle du mandat de Macky Sall. La campagne électorale est considérablement raccourcie. Les candidats ne disposent que de quelques jours pour parcourir le pays, présenter leurs programmes et mobiliser leurs électeurs. Cette crise se termine finalement par la tenue de l’élection du 24 mars. Bassirou Diomaye Faye, candidat soutenu par Ousmane Sonko, l’emporte dès le premier tour et devient le cinquième président de la République du Sénégal.
Une crise qui met la démocratie sénégalaise à l’épreuve
La tentative de report de la présidentielle constitue l’une des crises institutionnelles les plus graves connues par le Sénégal depuis son indépendance. Pendant plusieurs semaines, le pays est confronté au risque d’une prolongation contestée du mandat présidentiel et d’une rupture avec son calendrier constitutionnel. La mobilisation populaire, les recours des candidats, la pression de la société civile et la décision du Conseil constitutionnel empêchent finalement le report jusqu’en décembre. Les institutions contraignent le pouvoir à organiser l’élection avant la fin du mandat de Macky Sall. Février 2024 reste ainsi un moment décisif de l’histoire politique sénégalaise. La crise révèle les fragilités du système politique, mais elle montre également la capacité des citoyens, de la justice constitutionnelle et des acteurs politiques à défendre le principe d’une alternance organisée par les urnes.






















